La semaine dernière, une saine émulation blogosphérique a eu lieu autour du billet Mortifère (bonjour l’ambiance) du gars Cascador qui nous dit en avoir marre de bloguer parce que son internet est mort.
A cela Cyrille lui répond que pour être cohérent, il faut carrément arrêter d’utiliser internet et se réfugier dans le Larzac, Arpinux dit que lui continuera à l’ouvrir autant que possible et Iceman a élargi le sujet jusqu’au transhumanisme. Tout ce petit monde, moi y compris, avons débattu de tout ça dans les commentaires des uns et des autres en parlant déconnexion, surveillance, c’était mieux avant et tout le toutim.

Moi, qui suis sur un mode un peu plus slow j’arrive un peu après la bataille pour en remettre une couche (et mettre un peu plus la pression sur Cascador qui n’aime pas trop le feu des projecteurs mais shoote dans toutes les fourmilières qu’il trouve) mais surtout pour parler du vrai sujet : pourquoi arrêter de bloguer ?

Les débats ont surtout porté sur la surveillance en partant du constat qu’internet a changé et en mélangeant sans nuance le fait que son contenu est moins bon et que notre utilisation est surveillée.

Pour commencer et sans vouloir trop entrer dans les propos philosophiques, à partir du moment où l’on se dit que c’était mieux hier, c’est qu’on vieillit parce que avant quand on était jeune, on disait ce sera mieux demain (quand j’aurai plus de droits, d’argents, de capacités, …) puis la vie nous rattrape et on fait ce qu’on peut pour trouver du boulot, avoir des relations sociales, éventuellement des gamins et une fois qu’on sort la tête de sous l’eau, on se dit que c’était mieux avant. Sauf que l’on ne se souvient plus que de certains aspects positifs passés et qu’on ne voit que les aspects négatifs actuels.

Ceci dit, oui internet a changé sur plusieurs points :

  • il n’est plus l’apanage des personnes ayant un certain bagage technique, financier ou culturel qui l’ont préservé les foules vulgaires et haineuses durant le XXᵉ siècle. Depuis 15 ans, tout le monde peu déverser sa haine et ses théories vaseuses sans aucune barrière. Pour autant, d’aussi loin que je connaisse le réseau mondial, il y a maintenant 20 ans, j’y ai toujours vu des trolls et des discussions sans fin avec point Godwin inévitable. C’était vraiment mieux avant ?
  • le commerce en ligne a envahi l’espace virtuel. Il y a bien eu une bulle internet qui a éclaté parce que tout le monde a misé sur du vent mais ensuite, le commerce s’y est développé comme sur tous les territoires où l’homme met les pieds. Du coup la publicité est omniprésente, les contenus sont parfois biaisés pour faire de la publicité cachée ou ne pas froisser les annonceurs. Les bloqueurs de publicités sont donc devenus indispensables. Pour autant, je me souviens que dès mes premiers abonnements internet, les bandeaux publicitaires s’invitaient déjà partout pour s’assurer un peu de surf sponsorisé, un mail ou un hébergement gratuit. Les médias papiers, mis à part les rares indépendants, ont toujours agit de la même manière bien avant internet. C’était mieux avant ?
  • bien sûr, pour nous proposer les publicités qui ont le plus de chance de nous intéresser ou nous proposer des services plus pratiques, on épie nos moindres clics et nos comportements sont engrangés chez de nombreuses compagnies pour être revendus à qui le désire. Nos boîtes aux lettres n’ont-elles pas été truffées de courriers publicitaires, de gains miraculeux et de propositions alléchantes pour des abonnements à tel ou tel magazine bien avant l’émergence d’internet ?
  • mais bien entendu, la surveillance gouvernementale est sans précédent, toute notre vie leur appartient, Big Brother n’est plus une hypothèse. Sauf qu’on a toujours fourni à nos administrations tout ce qu’elles désiraient pour obtenir nos papiers, être en règle avec les impôts, avoir droit à des allocations. Bon elles commencent tout juste à croiser tout ça sans se prendre les pieds dans le tapis et maintenant que tout est informatisé, c’est un peu plus facile, mais même si on peut maintenant être tracés, enregistrés et analysés 24h/24, la quantité de données est telle (sans être forcément exploitable en l’état) qu’il faut pour en tirer quelque chose un ciblage particulier et donc une raison de le faire. Et les écoutes, mises sous surveillance et autres enquêtes ne datent pas d’hier même si elles nécessitaient plus de moyens humains et moins invisibles que maintenant.
  • comme désormais toute notre vie se concentre sur le réseau, tous les travers s’y reportent également. La différence avec la vraie vie, c’est qu’on est plus confortable derrière son écran pour déverser sa haine. Mais que celui qui décide de tout remettre dans des relations humaines ne se fasse pas trop d’illusion, ce que l’on ne dit pas en face, on le dit dans le dos et l’être humain ne se lasse pas de manipuler, de médire, de s’attirer les honneurs... Est-ce vraiment mieux IRL ?

Finalement, pour éviter tous ces désagréments, le plus facile est de tourner le dos à tout ce qui ne nous convient pas : ne pas converser avec ceux qui ne savent pas entendre un argument contraire, masquer les publicités, avoir une certaine hygiène numérique et plus (chiffrement) si affinité, choisir ses sources d’information, ne plus fréquenter les réseaux sociaux (ou les personnes) qui ne nous plaisent pas, ne nous montrent que de la colère ou des informations que l’on ne préfère pas avoir (quand elles ne sont pas fausses). Bref, quitter la bulle que veulent créer pour nous les grands piliers d’internet pour recréer la bulle que l’on a choisie en sachant ce qu’elle est et ses raisons d’être.

Mais avec tout ça, je n’ai toujours pas parlé de pourquoi arrêter de bloguer. Peut-être bien parce que ça n’a aucun rapport. Ce n’est pas parce que ce qu’internet est devenu nous dégoûte que bloguer n’a plus de sens. Exception faite si notre blog subit les assauts répétés de la haine, de l’oppression, de la publicité, des menaces, des attaques, … ce qui n’est pas le cas dans notre exemple. Au contraire, Cascador parle de ce qu’il aime, de ce qui l’interroge, des sujets bien loin de l’intérêt des politiques ou des publicitaires, bien peu signifiants pour la majorité de la population, et prend plaisir à en débattre de façon courtoise. Bref, là où il crée un bout d’internet plus intéressant que ce dont il ne supporte plus, il préfère jeter l’éponge. C’est un peu dommage puisque ça permet à ce qu’il critique de devenir encore moins bien. C’est un peu comme si un cinéaste arrêtait de faire ses films d’art et d’essai sous prétexte qu’il y a trop de blockbusters alors qu’il a la possibilité de montrer les choses de son point de vue et que cela peut encore intéresser un certain public.

Personnellement, les raisons qui pourraient me faire arrêter de bloguer, pour avoir connu un passage à vide, seraient principalement le manque de temps et surtout le manque d’inspiration. C’est sûr que lorsque l’on ne croit plus en l’informatique et en internet ("courage mon fils, le chemin du croyant est parsemé de périodes de doute"), on est un peu moins inspiré par le sujet. Pourtant, cette raison n’est jamais abordée. Quand on a perdu toute confiance et attirance pour l’informatique, ce n’est pas seulement arrêter de bloguer qu’il faut faire, c’est aussi arrêter de lire les écrits des autres et d’en faire la promotion, voire penser à sa reconversion lorsque notre boulot en est le centre. Mais peut-être vois-je là des incohérences qui n’ont pas lieu d’être ?

Tout ce que je dis, c’est que si un domaine nous tient à cœur mais dont l’évolution nous déçoit, il faut continuer de faire en sorte qu’il évolue dans le sens qu’on aimerait qu’il évolue ou le quitter tout simplement. Et quand les autres nous disent que ce qu’on fait va dans le bon sens, c’est que ce que ça ne sert pas à rien. Ce n’est pas en continuant à regarder les problèmes dans le monde qu’on l’améliore mais en faisant. Faire ?